Textes

La maison de mon grand-père (premiers chapitres)

maison
Chapitre 1 - Odeurs

Ce que je ne retrouverai jamais, ce que je ne pourrai jamais vous rendre, c'est l'odeur de la maison de mon grand-père. Ou plutôt les odeurs. De la maison de mon grand-père, je ne retrouverai que la mémoire des odeurs, et encore!... L'essentiel manque.

Passée la double porte métallique s'ouvrant dans le mur de clôture, voici le "jardin de devant" avec ses parterres, ses bancs et son allée carrossable qui mène aux deux perrons. Là, c'est la poussière que vous avez dans le nez, ce qui ne vous change guère de la rue que vous venez de quitter, une poussière sèche, habituelle à la Chine du nord, poussière torride l'été, glacée l'hiver, poussière qui se charge de sable lors des grands "vents de sable" du printemps et qui tue toutes les odeurs! Poussière des rues de Tientsin, où je suis née, en pleine tempête de sable, en avril 1937.

La maison de mon grand-père a quatre façades. C'est une maison européenne typique des années '30, géométrique, blanche, à double perron d'entrée. La partie gauche est louée ; je n'y suis jamais entrée. Seule la partie droite m'intéresse.

Grimpées les douze marches de pierre, voici le seuil... au fait, y a-t-il bien douze marches? Dix peut-être? Qu'importe! Tout paraît tellement grand aux petites jambes des enfants...

Une porte en chêne vous avale et c'en est fini de la poussière : ici, il fait frais.

C'est le petit hall, puis le grand hall carré, dallé de marbre noir et blanc, qui sent bon les meubles chinois de bois noir, marquetés de nacre, seuls décors chinois de la maison, avec, au fond du hall, adossée à l'escalier principal, une paire de vases géants, de porcelaine, ornés de fleurs, d'oiseaux et de personnages multicolores où le rouge domine. En porcelaine encore, sur une étagère haut placée, un alignement de petits vases et de vasques, plutôt dans les tons bleus, comme cette coupe où dormait le scorpion malencontreusement réveillé par le boy qui prenait les poussières! La piqûre de ces scorpions-là n'est pas mortelle, mais ce fut, paraît-il, une course éperdue pour conduire le boy chez le médecin le plus proche : je ne sais pas si, pour la circonstance, mon oncle remit en marche la lourde voiture à gazogène ou si, pour aller plus vite, on loua un "san-leur", pousse-pousse vélo à trois roues...c'est qu'il n'y avait guère d'autos dans les rues de Tientsin en ces années-là!... Mais longtemps après, le boy avait encore son succès d'audience quand il racontait sa mésaventure.

J'aimais bien le boy et ses histoires, mais j'aimais encore mieux le cuisinier, Lo-Djè, qui préparait avec un talent égal des plats du monde entier : cuisine chinoise ou française, plats russes ou juifs, spécialités anglaises, repas de famille ou réceptions... Ah, le parfum des petits canapés chauds qui passaient, portés sur de grands plateaux, bien au-dessus de ma tête, lors des fiançailles de mon oncle! C'était ici, dans le grand hall d'entrée, où j'étais bousculée par quelque deux cents invités...je n'aurais pas pu déguster un seul de ces exquis chaussons à la viande et aux herbes si Lo-Djè ne m'en avait pas mis quelques-uns de côté à la cuisine...

Mais n'anticipons pas, le hall noir et blanc n'a pas encore livré tous ses souvenirs...

Là, du côté de la façade, le long du petit hall, se trouvent une toilette et le vestiaire, éternellement surchargé de manteaux, même après le passage des deux gitanes qui l'avaient délesté de quelques fourrures pendant que ma belle grand-mère était allée chercher une aumône à leur donner...Presque aussi passionnantes à écouter que les histoires chinoises de scorpions venaient les jérémiades en russe de ma belle grand-mère Tamara et de sa soeur Fénia sur l'ingratitude de ces femmes errantes aux longues jupes!

De part et d'autre du grand hall carré s'ouvraient de larges portes en bois sombre, à deux battant du côté du salon rose et coulissantes du côté de la salle à manger...Ces portes, qui sentaient bon le bois ciré, me paraissaient immenses! D'ailleurs je dois me retenir pour ne pas coller des superlatifs à toutes les dimensions décrites, d'abord subjectivement, parce-que j'étais petite, ensuite - et très objectivement - parce-que mon grand-père voyait grand!

Chapitre 2 - Le salon rose

Suivez-moi dans le salon rose (que l'on appelait aussi le "grand salon"). Ici, l'odorat n'est pas sollicité au même titre que la vue, le toucher, l'ouïe! Ah! S'enfoncer dans les coussins moelleux des divans, tendus de soie fleurie aux tons roses et verts...Ah! La tentation de bondir d'un divan à l'autre pour traverser la pièce dans toute sa longueur sans mettre pied à terre...Ah! Caresser des orteils les dessins des tapis et s'arrêter longuement près des guéridons pour admirer les bibelots! Il en est d'extraordinaires, comme ce plateau vitré qui enferme à jamais un papillon géant aux ailes bleues parsemées d'or ou comme ces sulfures, dont le contact sphérique et froid m'est resté dans les doigts...

Ce dragon de bronze cache un briquet dans la tête et, près des accoudoirs des fauteuils, voici quelques gros cendriers ronds, sur pied, dont le couvercle pivotant est actionné par un piston...Les traîtres! Ne vous amusez pas avec ces mécanismes-là : en un instant, vos mains sentent le tabac refroidi, la pièce empeste et vous vous faites gronder!...Curieuse dégradation des odeurs : un cigare, fumé par un grand-père, assis dans ce même fauteuil et c'est l'encens d'un presque demi-dieu et puis là, quelques heures plus tard, consternation!

Heureusement, il ne manque pas de fenêtres pour aérer le salon : la plus large s'ouvre en façade avant. C'est de ce côté-là que l'on placé la piano demi-queue, dont personne ne semble jouer... Les autres fenêtres donnent sur la passage latéral entre le jardin de devant et celui de l'arrière et voici, entre ces deux fenêtres, le meuble le plus étonnant qui soit : un meuble cyclope, avec un oeil vert qui s'allume et s'éteint et dont la pupille s'élargit ou se rétrécit...un meuble qui parle et qui fait de la musique, un meuble muni d'un couvercle qui cache un bras capable de placer et de déplacer des disques! Meuble fascinant, mon premier contact avec la radio et les enregistrements, ma première découverte, aussi, des quelques mots d'anglais qui entouraient l'image d'un chien à l'écoute du pavillon d'un antique phono...Très vite j'ai su déchiffrer "His Master's Voice"...

J'apprenais l'anglais pour pouvoir parler avec mon grand-père, qui ne parlait pas français et ne voulait pas que nous conversions en chinois, ni en russe ou polonais, ni en yddish, allemand ou japonais...L'anglais, c'était son choix et je lui en sais gré jusqu'à présent.

C'est en anglais aussi que je me chamaillais, dans ce même salon rose, avec ma cousine Helen, de quatre ans mon aînée, lorsqu'elle me traitait de "bébé pleurnicheur" et qu'elle m'excluait des interminables parties de Monopoly qu'elle disputait avec ses petites pestes de copines! Le Monopoly, là-bas, c'était le "Shanghai Millionnaire" et je refusais, en trépignant, d'être traitée de bébé, pleurnicheur ou pas.

Chapitre 3 - La fête d'anniversaire

D'ailleurs, la preuve que je ne suis pas un bébé : voyez cette enfant de six ans qui attend sagement près de la fenêtre de devant? C'est moi, Reinette, qui guette l'arrivée de mes invités pour ma fête d'anniversaire. Avec un ruban rose qui retient mes longues boucles noires (des "anglaises"!) est-ce que j'ai l'air d'un bébé, dans ma robe à volants?

Et puis, un bébé aurait-il eu l'idée de dessiner l'itinéraire menant de sa vraie maison à celle de son grand-père? Pourtant, je l'ai fait, pour que chacun s'y retrouve!

C'est que je n'habitais pas là d'habitude . Peu de temps auparavant, mes parents et moi avions pour domicile un petit appartement à l'autre bout de la ville. Notre immeuble, connu sous le nom de "Saint Louis Flats", se trouvait dans l'ancienne concession française, tout près de mon école et des maisons de mes amis...Là se trouvaient mes jouets, mes livres, mon lit, quand tout d'un coup, l'Occupant avait bouclé les différents quartiers de la ville européenne! En tant que belge, donc "ennemie", ma mère devait porter un brassard rouge, orné en noir du caractère japonais signifiant "BI", pour "Bi-li-che", "Belge"...du coup, en attendant d'être envoyée au camp (auquel elle échappa de peu) maman se vit assignée à résidence dans l'ancienne concession anglaise, où se trouvait fort heureusement la maison de mon grand-père, qui nous y accueillit. Cette "résidence" forcée dura plusieurs mois, puis, tout d'un coup, la mesure fut levée.

Mon père, d'origine juive polonaise (comme ses parents) fut déclaré "apatride" par les Japonais, qui ne reconnaissaient pas la Pologne d'alors...Qu'il fut juif n'importait pas, sans doute parce-que la "solution finale" des nazis ne faisait pas partie de leurs accords avec les nippons? Toujours est-il que je me retrouvais inscrite sur le passeport apatride de mon père, ce qui était très pratique puisque, comme lui, je pouvais aller et venir d'un quartier à l'autre de la ville et poursuivre ma première année scolaire à l'école française, avec mes amis.

Au-delà de cet aspect pratique, je m'y retrouvais plutôt bien entre les différentes composantes de mon identité judéo-chrétienne (maman était catholique!) et belgo-polonaise à la chinoise, sous occupant japonais... Cette complexité ne me préoccupait pas du tout.

Par contre, au moment dont je vous parle, où je guette l'arrivée de mes invités près de la fenêtre du grand salon rose, un problème me tourmente : mes invités allaient-ils trouver le chemin de la maison de mon grand-père? Seraient-ils présents à mon goûter d'anniversaire?

Par précaution, j'avais dessiné, pour chacun, le plan de la route à suivre, avec la rue principale à longer (celle qui est parallèle au fleuve) et avec le parc anglais à traverser, puis la grande rue courbe, Race Course Road, et enfin, la maison elle-même! Il faut croire que ce plan était précis, puisque personne ne s'est perdu...J'étais fière! Et mes parents peut-être plus encore...

Chapitre 4 - La salle à manger

De goûter lui-même, je ne me souviens plus : sans doute le cuisinier Lo-Djè prépara-t-il un de ces délicieux gâteaux russes-juifs, au fromage blanc, nappé de crème épaisse?

A n'en pas douter, le repas fut servi dans la salle à manger, alors, traversons le grand hall, écartons les portes coulissantes, nous y voici : en face de nous, deux longs buffets d'acajou, surmontés de miroirs ; en façade, une large fenêtre, le pendant de celle du salon ; toute la partie centrale est occupée par une table immense, prévue pour vingt-quatre convives, peut-être davantage...

Les repas de famille "ordinaires" réunissent au moins une douzaine de personnes autour de cette table, dont mon grand-père occupe le haut-bout, dos à la fenêtre, tandis que moi, la plus jeune, je suis assise à l'autre bout et lui fais face.

Souvent il m'appelle près de lui, pour me refiler l'un ou l'autre bon morceau et j'adore cette complicité! Si les parents sont là, maman sourit, mais papa rit jaune et réprouve cet excès de gâterie...les désaccords entre mon père et mon grand-père sont fréquents et dépassent mon entendement...

Lorsque je termine un repas, j'ai des fourmis dans les jambes, j'ai envie de sauter, de courir et toutes ces grandes personnes s'attardent à table! Heureusement, une procédure existe pour sortir de cet inconfort : il convient de se lever, de faire le tour de la table et de demander bien poliment au Maître de maison "Daddy, puis-je sortir de table?" Permission accordée avec, en prime, un gros bisou sonore sur la joue (le temps du bisou pétaradant soufflé dans le cou est dépassé, c'était bon pour les bébés, vous l'avez dûment fait savoir!)

Chapitre 5 - Dans le petit salon vert

Ce soir-là, installée dans le petit salon vert qui nous sert d'appartement provisoire, j'admire mes cadeaux d'anniversaire. Je mes souviens de trois d'entre eux... L'un, je l'ai encore sous les yeux : c'est un livre!

C'est mon premier livre en anglais! Il s'intitule fort opportunément "Now we are six", de A.A.Milne. C'est papa qui l'a trouvé. Sur la page de garde il a inscrit, de sa belle écriture ronde : "de Papa pour Reinette" et, un peu plus bas "Renée Fuks".

Il n'y a guère de livres en vente, en 1943, à Tientsin, mais comme je sais que j'ai un papa dénicheur de merveilles, je ne m'en étonne pas, je me contente de savourer : le contact avec la toile bleu clair de la couverture, la découverte des adorables dessins de Shepard, tout simples, en noir et blanc...Je me sens très proche des enfants qui courent entre les pages : Elisabeth-Ann , Jane, mais surtout, Christopher Robin, qui vient d'avoir six ans, comme moi et qui se promène partout avec son meilleur ami, son ours Winnie, Winnie l'Ourson, autrement dit : the Pooh! (prononcer "Pou"!)

Aujourd'hui encore, je m'attendris, comme alors, devant le dessin du tout petit Winnie qui essaye de rattraper son ami dans l'escalier...et, peu à peu, l'humour et la poésie de ces lignes feront partie de mon quotidien.

Plus tard, beaucoup plus tard, je tenterai quelques traductions, comme ...

"Que je sois n'importe où,
Il y a toujours Pooh,
Il y a toujours Pooh et moi."

Je lui disais : "Qu'est-ce que je ferais sans toi, dis-moi?
Qu'est-ce que je ferais sans toi?"

"Bien vrai" disait Pooh.
"Pour un tout seul, il n'y a peu de joie. Mais pour deux, alors là!"

Pour deux, ça va" dit Pooh, dit-il.

"Et c'est bien comme ça" dit Pooh."

Sur la table basse du petit salon vert, j'aligne le service à café pour poupées que m'a offert mon grand-père : en porcelaine blanche, à peu près de la taille d'un vrai service à moka, chaque pièce est ornée d'un dessin en couleurs extrait des aventures de Max et Moritz, les deux garnements aux tours pendables inventés par Wilhelm Bush... Papa m'en a raconté les histoires, qu'il connaît par coeur et déjà je trouve, du haut de ma sagesse de six ans, que si les blagues de Max et Moritz sont méchantes, leur punition est encore bien plus cruelle!

Le troisième cadeau, dont je me souviens si bien, je l'enfile à mon poignet pour m'endormir ce soir-là : c'est un bracelet en argent massif, gravé de petits motifs géométriques, trop grand et trop lourd pour moi, mais j'ai le coup de foudre et ne veux pas l'enlever! Ce sont mes amis Charles, Philippe et Jean-Yves de P. qui me l'ont offert, de la part de leur maman...

Le voleur qui me l'a dérobé quelque cinquante ans plus tard dans un appartement de la Côte belge ne sait pas quelle peine, irréparable, il m'a faite!


Renée Fuks, auteur-scénariste
Email: renee_fuks@skynet.be

 

Site Design: Tourneur Production