Textes

Histoire du Petit Coq qui voulait pondre des œufs

La ferme de la House est une très grande ferme, fort ancienne, avec des bâtiments construits en carré tout autour d’une vaste cour centrale.

Pour y entrer, il faut franchir un portail monumental, suffisamment haut et suffisamment large pour que deux tracteurs, tirant des charrettes de foin, puissent s'y croiser.

A gauche, une tour d’angle abrite le pigeonnier.

A droite se trouve la maison des fermiers : quelques marches de pierre mènent à la grande salle, avec son immense table en bois où vingt personnes, au moins, peuvent prendre place . C’est là qu’il faut aller pour acheter du beurre, ou, pendant l'été, de la bonne crème glacée, fabriquée sur place, à la laiterie de la ferme, avec du lait des vaches de la ferme !

En face, les étables, où le bétail est rentré pour l'hiver… D'un côté, la nouvelle grange et le garage des machines agricoles ; de l'autre, l'ancienne grange, plus petite, l'écurie et puis le poulailler, une haie, une mare aux canards…

Aujourd'hui, c'est de ce côté-là que l'on s'agite beaucoup : Grand Coq va et vient, nerveusement, saute sur un appui de fenêtre, redescend, traverse toute la cour, se juche sur le capot d'une vieille voiture, pousse un bref « co-co-rico ! » et repart dans l'autre sens…

La Vieille Poule Sage picore ici et là, redresse la tête, écoute, rentre dans le poulailler, en ressort et recommence son manège…

Trois dames canard viennent aux nouvelles : « Rien ? » - « Non, rien, toujours rien ! » « Mais qu'est-ce qu'ils ont tous ? » se demande Petit Coq. Il voudrait en savoir plus, mais il se fait rabrouer : « Ce n'est vraiment pas le moment de traîner les pattes par ici » lui dit la Vieille Poule Sage… alors Petit Coq se retire dans le coin du pigeonnier et se met à bouder.

Soudain, de pépiements se font entendre et des petits cris de joie et des « cot-cot-codac ! » par-ci et des « cot-cot-codac ! » par-là ! Le poulailler s'anime, la Vieille Poule Sage s'y précipite et la rumeur se répand bien vite : les poussins de la poule Brunette viennent de naître.

Et quelques minutes plus tard, voici les petits de la poule Fifine, sa voisine.

En tout, une douzaine de boules de plumes, collantes et piaillantes et c'est la joie générale !

Grand Coq est fier comme Artaban et parade à l'entrée du poulailler, où il reçoit les félicitations de tous les visiteurs … La Vieille Poule Sage est tourneboulée d'émotion… Comme toutes les grand'mères, elle n'a jamais vu de plus beaux bébés…

Seul, dans son coin, Petit Coq grommelle : « Bof ! Je ne vois vraiment pas ce qu'ils ont de spécial, ces poussins-là ? Ils sont aussi laids que tous les poussins qui viennent de naître. Je suis bien plus beau, moi, et pourtant, personne ne me regarde ! »

Et c'est là le problème : Petit Coq n'aime pas - alors là, pas du tout - que personne ne fasse attention à lui.

N'y tenant plus, il retraverse la cour et va se jucher sur le toit du poulailler. Là, il se met à crier : « Hé ! Ho ! Vous autres ! Ecoutez-moi tous ! »

Au début, on ne l'entend même pas, ce qui le vexe encore plus. Il faut dire que sa voix de jeune coq n'est pas encore très puissante… Il essaie encore et encore et finalement, la Vieille Poule Sage l'entend : « Que fais-tu là, Petit Coq ? » - « J'ai quelque chose à vous dire ! » - « Ah bon ? Quoi donc ? » - « Moi aussi je vais pondre des œufs pour avoir des petits poussins ! »

« Tu vas….QUOI ? » - « Pondre des œufs pour avoir des petits poussins. » - « TOI ? Un petit coq ? » - « Bien sûr ! Et mes poussins à moi seront les plus beaux de tous ! »

WAH ! Si vous n'avez jamais vu toute une basse-cour se tordre de rire, c'est le moment de regarder : les canards se roulent parterre, la Vieille Poule Sage hoquette et Grand Coq pousse un tel « Cocorico ! » que le soleil se demande s'il n'a pas oublié de se lever…

« Oh! Hi hi hi! Il y a bien longtemps que je n'ai plus ri autant ! » dit la Vieille Poule sage en s'essuyant les larmes de rire…

« Riez, riez ! Je m'en fiche ! – dit Petit Coq - Vous ne rirez plus quand je ferai cot-cot-cot à la naissance de mes petits ! »

« Mais les coqs ne font pas cot-cot-cot, jeune sot ! – dit Grand Coq – Et descends de là avant que je ne me fâche »

Petit Coq, de plus en plus vexé, descend de son perchoir et va se cacher près de la haie. Il grommelle pour lui tout seul … « Je vais leur prouver de quoi je suis capable ! Je m'exercerai, jour et nuit s'il le faut, mais j'y arriverai, même si je suis le seul petit coq au monde qui sait faire cot-cot-cot ! Et je pondrai des œufs et j'aurai des poussins, non mais !…Allez, au travail ! » Et Petit Coq commence son entraînement.

Il s'applique. A toute heure. De jour comme de nuit. Mais au lieu des « cot – cot – cot – coooot ! » qu'il espère produire, ce sont des « cocorico ! » typiques d'un jeune coq qui retentissent, de plus en plus fort et qui troublent la paix de la ferme.

L'énervement est général : la volaille, le bétail, les chevaux, le chat, le chien et même les humains sont agacés par ces chants de coq inattendus, à tout moment, soir et matin, semant le doute et la perturbation jusqu'aux astres ! Tenez, la nuit dernière, la Lune et le Soleil se sont croisés … « Bonjour mon cher Ami ! » … « Bonne nuit, ma chère Amie ! »… « Nous serions-nous trompés d'heure ? » D'émotion, ils en ont fait une éclipse !

« Non, ça ne peut plus durer, décrète la Vieille Poule Sage. Il ne faut pas confondre la cause et les effets. Tenter de faire cot – cot comme une poule, alors qu'on n'est absolument pas capable de pondre un œuf, c'est ridicule ! » Petit Coq, mortifié, se tait, mais ne renonce pas à son idée, surtout qu'entre-temps d'autres poussins sont nés, qui font l'admiration générale. Sans parler des mignons canetons de l'étang ! C'en est trop.

Il se retire dans un coin de la vieille grange et là, il essaie, encore et encore, de pondre. Mais les coqs ne pondent pas ! Et Petit Coq se met, peu à peu, à le comprendre…

Vous croyez qu'il va renoncer à son idée ? Pas du tout. Il veut des poussins bien à lui. Alors, il échafaude un plan : dans le poulailler, y a-t-il des œufs qui n'ont pas encore éclos ? Oui ! Ceux de Poule Blanche et de Poule Noire ! Petit Coq vient de croiser ces deux dames poules qui sortaient un instant, pour se dérouiller les pattes, alors vite, il se faufile et va voler un œuf de chacune des couvées !

Il les place avec précaution sur un bout de toile de jute qu'il traîne, en douceur, derrière lui et qu'il emmène tout au fond de la vieille grange, près de l'écurie. Là, il drape la toile de jute comme un petit nid et s'assied dessus pour couver « ses » deux œufs !

« Peuh ! pense-t-il. Elles vont voir si je ne peux pas avoir des poussins, moi aussi ! »

Poule Blanche et Poule Noire ont bien remarqué qu'il leur manquait un œuf à chacune, mais que faire ? On ne peut pas laisser les autres prendre froid ! Il faut se remettre à couver. Et le calme du soir s'installe.

« Tiens, on n'entend plus Petit Coq » dit le fermier à sa femme.

La nuit vient, en douceur. Elle étend sa paix sur la ferme.

Depuis des heures, Petit Coq n'a plus bougé. Il couve. Mais il a faim, et soif, et des crampes aux pattes ! Maintenant que tout dort, peut-être pourrait-il se risquer au dehors, juste un instant ? Il se décide. Il recouvre « ses »œufs d'un bout de toile de jute, pour les cacher et les garder bien au chaud…et il sort, prudemment, de la vieille grange… si doucement que les chevaux endormis ne l'entendent pas … ni le chien… ni le chat (mais là, c'est parce qu'il est parti à la chasse aux souris) …

Petit Coq s'avance, toujours en silence, vers la mare et que voit-il, se détachant, très nettement, sur le mur du poulailler éclairé par la lune ? L'ombre de deux oreilles pointues et d'une queue basse et touffue… l'ombre redoutable de Maître Renard !

Alors, oubliant tout son plan et n'écoutant que son courage, Petit Coq lance un grand cri, un vrai cri de coq, éclatant comme une alarme au milieu de la nuit : « CO – CORICOOOO ! » Et aussitôt, tout se déchaîne : le chien accourt en aboyant, le fermier se précipite en criant, les canards cancanent, les poules caquètent, les chevaux hennissent ! Imaginez le vacarme !

Maître Renard a pris la fuite, avec le chien à ses trousses … Heureusement que le chien l'a vu, sinon, c'est encore Petit Coq que l'on aurait accusé d'avoir crié pour rien ! « Non, non, dit le chien, en revenant bredouille… il y avait bien un renard, mais je n'ai pas réussi à le rattraper ! Pouah, je le sens encore ! »

On entoure Petit Coq, on le félicite, on le remercie… puis, comme le danger est écarté, le fermier retourne se coucher. Les chevaux se rendorment. Les canards aussi.

Mais chez les poules, l'émotion est grande : Poule Blanche et Poule Noire ont eu chacune deux poussins !

Petit Coq, bouleversé, se dépêche de retourner à son nid improvisé : « ses » deux œufs (volés) vont-ils éclore ? Il se remet à couver. Il n'a pas vu que la Vieille Poule Sage l'a suivi… Quelques instants, à peine, après que Petit Coq se soit réinstallé sur « sa » couvée, voici que des craquements faibles se font entendre et voilà que – ô merveille ! – l'œuf blanc et l'œuf brun se brisent pour laisser sortir deux petits poussins aux plumes toutes collées …

La Vieille Poule Sage se montre : « Ces deux-là, dit-elle, sont les frères des quatre autres !  Ce sont les enfants de Poule Blanche et de Poule Noire ! »

Petit Coq est confus : « Je voulais tellement avoir des poussins bien à moi, que tout le monde admire ! » « Mais, petit sot, dit la Vieille Poule Sage, bientôt, très bientôt, quand tu seras devenu grand, tous les poussins seront à toi, puisque tu seras leur papa ! » - « Tu crois ? » - « J'en suis sûre ! Maintenant, il faut ramener ces petits auprès des autres et de leurs mamans, ils en ont besoin pour vivre ! » Voici les familles réunies ! Poule Blanche et Poule Noire sont tellement heureuses qu'elles ne grondent même pas Petit Coq … « D'ailleurs, tu nous as sauvées du Renard, merci à toi, Petit Coq ! » disent-elles … Tous les habitants de la basse-cour le remercient et le félicitent et le nomment gardien – animateur de ses petits frères et sœurs !

Petit Coq est tellement fier … Il promet de bien surveiller les poussins, en attendant de devenir un vrai… Papa Poule … euh ! … Papa Coq !

FIN


Renée Fuks, auteur-scénariste
Email: renee_fuks@skynet.be

 

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